Dans sa jeunesse, l'homme d'Umbar avait eut un bon train de vie, considérant les conceptions de la vie dite bonne de la communauté de la cité des corsaires. Gamin, il trimballait des caisses, pêchait jusqu'à très tard le soir, riait des clochards et menait de ferventes et sanglantes batailles sur le pont d'un navire à la cale de sable contre de sanguinaires ennemis aux grands boucliers de bois de couvercle de poubelle et aux longues lames effilées en bois de canne à pêche qu'il invitait à manger chez lui, juste après. Il découvrit l'alcool et les femmes bien vite et plus tôt qu'une fois homme.
Dès qu'il fut considéré mature, on l'embaucha sur un navire pirate et il vogua, libre comme le vent, aux commandes d'un aviron qu'il lui fallait souquer au rythme de son voisin qui sentait tout sauf la rose. Il connut là les tempêtes, le soleil plombant, l'humidité accablante, le froid mordant, la faim, la crasse et la soif, mais aussi l'air pur, la fraîcheur de l'eau sur la peau, l'alcool comme jamais il ne pensait la connaître, ainsi que les femmes comme jamais il ne pensait les connaître. Il mena quelques batailles contre de téméraires et belliqueux pirates qui convoitaient les navires sur lesquels il roula sa bosse. Dans la fleur de l'âge, ayant appris sur le tas les différentes fentes et contre-fentes, le matelot devenait plutôt un combattant qu'un simple marin, parmi les pirates.
Gaspard dans les gréements, du temps où il était le bosco, le maître d'équipage
Ses talents le menèrent même à devenir bosco, bien qu'il fut encore jeune et plutôt grand que costaud, comme le métier le demandait. Toujours bien fringant et apte à bien des tâches, il arriva souvent qu'il exécuta lui-même les tâches qu'il y avait à faire, plutôt que de perdre son temps à demander à des mousses inexpérimentés d'effectuer les diverses opérations.
Un jour, cependant, alors que l'équipage était frappé par la faim et que le vaisseau n'allait qu'au gré d'un vent de près sous le soleil plombant et les cris stridents des goélands, une flottille de deux dromons au pavillon hostile de Athon le Rouge les approcha en six. À ce moment, Gaspard somnolait à l'ombre, en modeste tenue. Les puissants navires passèrent de part et d'autre de la galère de guerre sur laquelle l'homme d'Umbar servait et firent feu de toutes leurs batteries de balistes et de scorpions qui sectionnèrent net l'une des mâtures et défoncèrent la coque comme s'il s'agissait d'une vulgaire poterie de terre cuite. L'abordage fut annoncé à grands cris et le jeune bosco n'eut le temps que de se lever pour éviter un coup qui aurait dû lui trancher la tête. Combattant férocement aux côtés de ses compères, il fut repoussé sur le mât et forcé à monter. Trois à trois tombaient les cinquante et quelques hommes de la galère face aux centaines, rien que de combattants, déferlant des dromons. Envoyant ses coups étriper çà et là ses divers poursuivants, il fut surpris d'une attaque par-dessus. Faute d'avoir quelqu'autre option, il tailla le ventre et le flanc de son assaillante qui lui sectionna son bras d'arme aussi nettement que faire se put à l'époque. Chutant en hurlant, plus de peur que de mal puisqu'il ne sentait point sa lisse blessure, Gaspard se heurta à la rambarde et perdit alors conscience, sans quoi, il aurait réalisé qu'il rebondit à la mer.
«Envoyant ses coups étriper çà et là ses divers poursuivants, il fut surpris d'une attaque par-dessus.»
L'homme échoua sur une île au large d'Umbar. Miraculeusement, il avait survécut. Il fut récupéré par quelque badaud qui osa s'approcher et qui remarqua la gravité de son état. Le sel et le sable dans sa blessure arracha une affreuse grimace au blessé lorsqu'il reprit conscience. Il fallu un bon moment avant qu'il ne se rendisse compte qu'il avait perdu un bras et bien plus encore avant qu'il puisse vraiment mettre un terme au syndrome du membre fantôme. Il musarda longuement dans la taverne de l'île où ex-capitaines, matelots et piliers de bar se côtoyaient quotidiennement. Les quelques pièces qu'il pouvait faire, il en buvait la totalité. Misérablement il y vécut plusieurs mois, son état physique se gâtant et son esprit se putréfiant jour après jour. C'était peu dire de son estime pour lui-même, ce qu'il avait tôt fait de faire taire par les plus infectes des grogs.
Vint un soir, par un heureux hasard, un capitaine du nom de Merek. Celui-là se cherchait une vigie et offrait le poste au moins chérant. Gaspard était alors juste assez rond, haut perché sur un banc de bar, pour être charmé par l'idée. Fracassant sa tasse d'argile vide sur le comptoir en injuriant l'hôte et en pestant contre les manants, il se dirigea, titubant un tantinet, vers le réputé capitaine et s'offrit en échange de rien autre que le boire et le manger. Évidemment, il fut embauché, et ils prirent la mer en direction d'Umbar.
Une tempête les happa la journée même où ils avaient quitté le port, à la suite de quoi, un navire s'attaqua au Requin Blanc. Or, la nacelle de la vigie était fort haut perchée et idéale pour couvrir tous les flancs de l'homme qui devait maintenant combattre de la main droite alors qu'il avait toujours guerroyé de la gauche. La bataille, ponctuée par-dessus tout le bastringue d'hystériques et stridents rires d'un Gaspard ayant perdu le Nord, se solda par une demi-victoire pour le Requin Blanc qui devait maintenant réparer des dommages majeurs. La cité des corsaires fut bientôt en vue.
Une fois remis en état, Merek à la tête d'une flottille de trois navires et Gaspard au sommet du monde firent les cent coups, jusqu'à ce que le tout ne rapporte plus assez et que l'équipage échoue dans les plus sombres tavernes pour finir par s'y enraciner, côtoyant les éminents grands capitaines y faisant leur recrutement. Trente ans, c'était un peu tôt, quand même, pour devenir une valeur sûre aux yeux d'un tavernier en tenant compagnie à d'ex-corsaires. L'homme s'y ruina tout de même la santé, écoutant les autres éclater de rire, pleins d'énergie et de rocambolesques histoires à raconter qui, à sa mesure, devaient n'avoir rien de bien spectaculaire. À son passage dans la rue, des gamins se moquaient de lui comme d'un clochard et tel un clochard, il était trop saoul pour en comprendre ne serait-ce que la forme, pas même le fond. Entre la taverne et les quais, Gaspard trainait sa carcasse misérablement. Un matin où il s'était réveillé, la figure au creux du coude, affalé sur le bar où il résidait désormais, le capitaine Lautorhion le héla. Il lui posa un ultimatum qui bouleversa son existence...